
En sortant de l'hôtel ce matin, je suis acceuillie par le sourire de Rin. L'hôtel est entièrement réservé pour cette nuit, on me demande donc gentillement de décamper. Rin et moi entreprenons comme hier la valse des hôtels pour trouver une chambre libre et bon marché - autant dire une denrée rare en cette semaine de seminaires et manifestations diverses dans la ville !
Nous prenons ensuite notre petit déjeuner ensemble. Sans avoir discuté du programme ni du prix, nous savons l'un comme l'autre que nous allons passer la journée ensemble ; je fais tacitement appel à ses services de chauffeur en ce beau samedi pour me ballader dans les environs et lui fais confiance sur les sites où aller. En piste !
Assez rapidement, Rin me propose de conduire son scooter. Moi, conduire cet engin ? J'ai même jamais essayé ! Qu'à cela ne tienne, il a décidé de m'apprendre. Leçon 1, l'accélérateur, leçon 2 les vitesses, leçon 3 le frein. Leçon 4, nous passons à la pratique. Et sur ces pistes poussièreuses et pleines de trous, je m'éclate ! Ok, apprendre à 30 ans frise le ridicule, mais j'assume !
La campagne est très jolie bien que sèche (normale en saison sèche), tout le monde est souriant et nous fait de grands signes de bonjour, le soleil brille, le vent sur la moto rend la température idéale, bref, que nous sommes bien là, tous les deux !
Notre premier arrêt est au Wat Phnom Sampeau, un temple sur une colline depuis laquelle la vue est jolie - et heureusement vu la montée que nous venons de faire par cette chaleur. Le Wat en soi n'a rien de remarquable, mais ce lieu est chargé d'histoire. Pol Pot et les Khmers rouges, encore et toujours eux, ont fait des leurs dans cette région et transformé les caves de cet endroit calme en lieu de mort et de barbarie. Des crânes et ossements des malheureuses victimes y sont empilés et témoignent de ce qui s'est passé ici. Rin n'a pas connu cette sombre période de l'histoire du Cambodge de 1975 à 1979 où a eu lieu le génocide, trop jeune pour ça (23 ans). En revanche, sa famille, parents, grands-parents, oncles et tantes... ont vécu ses années noires et lui ont transmis quantités d'histoires dont il m'en délivre une partie aujourd'hui. Elles font froid dans le dos, je crois que la cruauté est dans les gènes humains.
Flash back "histoire" pour fixer les événements. Le 17 avril 1975, les Khmers rouges font leur entrée dans Phnom Penh et installent le régime de Pol Pot. C'est le début de la terreur qui va durer jusqu'en 1979. Ce régime prend fin grâce à l'invasion des troupes vietnamiennes qui chassent les Khmers rouges en deux semaines et établissent un régime communiste : "la République populaire du Kampuchéa". Le régime de terreur est stoppé mais une guerre civile éclate bientôt et Pol Pot et les Khmers rouges enterrent des milliers de mines anti-personnelles dans le Cambodge. Les vietnamiens voulant défendre le pays aussi. Les conséquences sont terribles, comme en témoignent les nombreux amputés. Encore aujourd'hui, on compte près de 30 cas par mois d'accident dû à ces foutus mines. Beaucoup mieux qu'il y a 10 ans ou le nombre s'élevait à 300/mois, mais toujours beaucoup trop. Ces saloperies de mines antipersonnelles sont des armes diaboliques en temps de guerre, mais ce sont aussi des armes de paix : elles ne reconnaissent aucun cessez-le-feu. Et traîtres en plus. Un terrain paraît sûr en saison sèche, un paysan veut l'exploiter et malheureusement, avec la saison humide et la terre meuble, lui ou un de ces enfants marche sur l'une d'entre elles. Nous connaissons tous la suite...
Un peu plus loin des caves, rouillent un engin dont j'ignore le nom, un genre de mini char à mitraillette, utilisé pour défendre le lieu après la chute du régime des Khmers rouges, ceux-ci s'étant réfugiés dans les montagnes des environs, jusqu'à la Thaïlande. Témoignage de plus, lorsque le gouvernement tentait de se défendre contre Pol Pot qui avait installé un de ces fiefs par ici.
Nous redescendons pour déjeuner dans l'une des gargottes installées au pied de cette colline. L'humour et la bonne humeur sans faille de Rin nous remettent du baume au coeur après ces histoires sombres dans lesquelles il nous a plongé.
Je reprend le guidon pour un parcours animé. Ben oui, regarder les paysages et ne pas faire attention à la piste est risqué et j'ai bien failli nous faire décoller méchamment au détour d'un trou géant, que dis-je ? d'un gouffre ! Jolie sensation et petite frayeur, mais Rin garde une confiance absolue dans ma conduite. A aucun moment il ne se dit que je vais lui bousiller sa bécane. Ah, la naïveté de la jeunesse, c'est beau.
Escale ensuite au Wat Banan, temple lui aussi sur une colline et offrant une vue superbe sur la campagne avec la douce lumière de fin de journée. Avec ses cing tours dressées vers le ciel, il a des aires d'Angkor Wat en miniature et les locaux se prêtent à dire qu'il aurait bien pu servir d'inspiration pour le grand... Faudrait voir à pas pousser mémée dans les orties tout de même !
Bien qu'il se fasse tard, Rin m'emmène dans un village où nous nous attablons pour prendre un verre d'alcool local -traître car fruité mais fort. Il en profite pour me montrer des arbres remplis de chauve-souris, des plantes excellentes qui "explosent" à la moindre de goutte d'eau pour disséminer leurs graines croyant la saison devenue propice pour proliférer et il me montre aussi les plantations locales : bananes, ananas, mangues...
Pour finir cette journée, détour pour aller voir un de ces "nori", appellés bambou train par les touristes. Les français avaient établi une ligne ferroviaire qui partait de l’actuelle Sihanoukville au Sud du pays jusqu’à Poipet, la ville frontière avec la Thaïlande.
Auparavant, le train circulait les jours pairs vers le Nord et les jours impairs vers le Sud. Maintenant, il n’y a qu’un train qui part de Phnom Penh le samedi vers Battambang et qui redescend le dimanche (et encore, certaines semaines seulement…).
Pour utiliser cette ligne de chemin de fer, les locaux ont inventé le nori. Il s’agit en fait d’un radeau en bambou avec deux essieux, propulsé par un moteur à essence. Le tout se monte et démonte en trois minutes. Comme ces nori vont dans les deux sens de la ligne, il arrive souvent qu’il faille monter et démonter l’engin. Il est de coutume de laisser sur les rails celui qui est le plus lourd.
Nous rentrons de nuit sur Battambang. Le temps d'une douche et nous nous retrouvons pour le dîner, champignons grillés au menu, très bon. Après ce dîner, il m'embarque pour me faire découvrir une autre cuisine : serpents, grenouilles, mais aussi araignées et -le pire-cafards (bien gros), le tout grillé. Cela vous tente ? Perso, je l'ai joué profil bas, non merci j'ai plus faim, pitié !
Nous atterissons plus tard dans un sympathique bar pour occidentaux où des touristes nous avaient filé rancard. Nous arrivons bien tard, ils sont déjà partis, mais nous décidons de rester prendre un verre. La soirée s'éternise sans trop que nous y prêtions attention, jusqu'à ce que les portes ferment et que nous soyons mis à la porte avec les autres touristes qui jouaient au billard. Tout de même, minuit passé, c'est bien tard pour ce pays ! Rin me raccompagne à l'hôtel et je lui dis au revoir et un grand merci. Je prévois de partir demain matin.
Dimanche, réveil bruyant. Quel souk dans l'hôtel ! Tous les cambodgiens ont décidé de mettre leur télé à fond dès 6h du mat, pas cool.
Je plie mes bagages, prête à partir après le petit déj.
A la sortie de l'hôtel, Rin et son sourire sont là. Nous partons déjeuner ensemble. Je vous passe les détails du pourquoi et du comment, mais j'ai plutôt le moral au ras des pâquerettes, méchant coup de blues pour diverses raisons. Rin s'en rend bien sûr compte immédiatemment et décide de me prendre en main. Pour lui, pas question que je parte aujourd'hui. Il me demande de rester un jour de plus. Et je reste. Pour lui, pour son sourire, pour sa bonne humeur, pour sa générosité, pour sa gentillesse, pour sa douceur. Pour moi.
Je lui parle un peu de ma famille, il me parle de la sienne. Je le sais depuis longtemps, depuis mon voyage en Inde en 1998, je suis chanceuse d'être née en France. La vie au Cambodge est beaucoup plus dure. Son frère est malade et il n'y a pas de "bon docteur" au Cambodge ou alors largement au dessus de leur moyen financier (Rin ne fait pourtant pas partie des dévaforisés), du coup son avenir est incertain. Rin me paraît incroyablement fort. Il la joue "égoïste" dans ses explications pour s'en sortir et avoir une vie correcte : ne vivre que pour lui et ne pas se laisser abattre par la misère qui l'entoure. Je n'y crois qu'à moitié.
Qu'importe, il m'embarque pour une nouvelle journée en sa compagnie. Il a bien répéré que conduire me plaisait, alors je suis, une fois de plus souvent, aux commandes. Il me fait découvrir la vie et les productions locales, entre la fabrication des feuilles de riz pour les nems ou les bananes tranchées et grillées, un long et laborieux travail. Ces activités servent à arrondir les fins de mois pour les familles qui les pratique pendant leur "temps-libre", en marge d'un ou plusieurs autres boulots. Aujoud'hui dimanche est un jour qui s'y prête bien. Les femmes s'atèlent à ces activités en bavardant, toujours souriantes.
Rin met aussi les touches d'humour en me proposant de découvrir le fromage cambodgien car -incide- cela sent pas bon à l'odeur mais c'est bon à manger. Nous voici donc débarquant dans... une fermenterie de poissons ! Argh, l'horreur, ça pue ! Un enfer. J'ai droit aux explications : ici on enlève la tête et les arrêtes, là on les réduit en menus morceaux, ailleurs, on les laisse fermenter un certain temps, jusqu'à ce que la quantité de mouches indique que c'est prêt (ça, c'est la version Rin, y'a peut-être plus réaliste). Beurk, je suis contente de changer d'air !
Nous poussons jusqu'au lac Kamping Poy, aujourd'hui lieu de récréation dominicale pour les cambodgiens, mais aussi signe d'une terrible construction sous le régime des Khmers rouges, un barrage de 8 km qui coûta la vie à 10 000 cambodgiens forcés de travailler, affamés et malades, sous la menace constante d'être excécutés en cas de rebellion. Partout l'histoire du pays vous poursuit...
Nous nous installons pour déjeuner, un hamac en attendant que le riz frit soit prêt et des fleurs de lotus à manger en apéro. Rin aime me faire découvrir de nouvelles choses !
La chaleur incite au farnienté et nous plongeons après le repas dans une douce sieste. Au réveil, nous sommes acceuillis par les enfants de la maison, curieux et rieurs. Nous avons même droit aux chansons apprises à l'école. Je me sens terriblement bien, à des milliers d'années de mon humeur tristounette de ce matin.
Promenade au bord du lac, puis il m'enmène vers un point d'eau surprenant pour le coucher de soleil : des centaintes d'oiseaux, voire plus d'un millier peut-être, arrivent là pour y passer la nuit. Impressionnant et magnifique, quoique je ne peux m'empêcher de penser au film d'Hitchcock à ce moment-là!
Nous rentrons une fois de plus de nuit sur Battambang, pour un dernier dîner ensemble. Demain, cette fois je pars, le coeur en joie grâce à Rin. Il refusera que je le paye pour la journée, pas même pour l'essence, ce n'était pas un boulot mais un plaisir qu'être en ma compagnie, une amie. Je crois qu'il ignore à quel point ce fut mon plaisir d'être avec lui. J'espère que son sourire ne s'effacera jamais de ma mémoire.
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